Tadjikistan 3 : Corridor de Wakhan : du 15 mai au 13 juin 2010
Par Gael JEANNET le dimanche, juin 13 2010, 12:25 - Tadjikistan - Lien permanent
Frontiere naturelle entre le massif du pamirau nord et celui de l'Hindu Kuch au sud, la vallee de Wakhan apparait comme un etroit corridor, un axe de vie taille au coeur de sommets dechiquetes. La riviere Panj qui y coule, tantot paisiblement, tantot avec furie, n'est autre que le haut Amu Darya et marqe la frontiere administrative entre le Tajikistan et l'Afghanistan. Cette vallee reculee constitue aussi l'un des itineraires les plus anciens de la route de la soie. Quelques forts en ruines attestent encore du passage des caravanes de marchands. Marco Polo lui-meme a traverse cette vallee en 1274.

Khorog, principale agglomeration du Pamir, en est le point de depart. Mon velo restera en pension ici encore quelques semaines, puisque c'est a pied et en compagnie de Farnaz, rencontree a Teheran et venue me rejoindre pour un mois, que je choisis de decouvrir ce corridor de Wakhan.

Dans le premier village que nous traversons, un homme vient a notre rencontre :
- Vous avez faim ?
- Heu... Non, merci, ca va.
- Mais si, vous avez faim ! Allez, asseyez-vous la, on vous apporte quelque chose.
Trente secondes plus tard, nous nous retrouvons donc assis dans un abri-bus - qui n'a plus vu passer de bus depuis bien longtemps - avec une table installee devant nous et une enorme assiette remplie d'une montagne de pommes de terre sur laquelle sont poses deux oeufs au plat.
Aujourd'hui, c'est un jour special nous explique-t-on ensuite. C'est un jour ferie pour nous. C'est la fete de l'Aga Khan. Les peuples du Pamir sont en grande majorite ismaeliens. Cette religion, introduite dans la region au XIe siecle, est une branche minoritaire de l'Islam chiite qui n'utilise pas les mosquees, mais des salles de reunion denomees "janoat khane". Chaque village est dirige par un "khalifa", chef religieux qui dirige les prieres et dispense ses conseils, assiste par un "rais", le chef de la communaute. Le chef spirituel des Ismaeliens est l'Aga Khan. Karin Aga Khan IV, est ne en 1936 en Suisse et est considere par les Pamiris comme un veritable dieu vivant en sa qualite de 49eme Imam - il est un descendant direct du prophète Mahomet, par le biais de son cousin et gendre Ali (1er Imam) et de sa fille Fatima. Dans toutes les maisons que nous avons visitees, le portrait de l'Aga Khan etait present, et a chaque fois, notre hote nous precisait qui il etait et a quel point cet homme etait important pour eux. En effet, l'Aga Khan est loin d'etre une divinite abstraite car son intervention pendant la guerre civile qui secoua le pays au lendemain de son independance, dans les annees 90, a permis d'eloigner la famine qui menacait la region, grace a une aide humanitaire.

Nous reprenons notre chemin le ventre bien plein et charges en plus d'un pain frais que l'on nous a offert. Cette premiere rencontre est a l'image de ce que l'on vivra les jours suivrants : un accueil formidable et des rencontres incoryables avec des Pamiris d'une generosite incroyable. Chaque jour, nous avons du refuser d'innombrables invitations a boire le the ou meme a passer la nuit chez des Pamiris curieux et heureux d'accueillir chez eux des etrangers... et qui plus est une Iranienne partageant leur langue - meme si, dans les vallees isolees du Pamir, de nombreux dialectes coexistent, comme par exemple le "chugnani" a Khorog ou le Wakhangi dans le Wakhan, tout le monde ou presque parle aussi le tadjiki, une langue extremement proche du persan. Et chaque fois que nous avons accepte l'invitation, l'accueil a ete excellent, sincere et fraternel, meme si la question religieuse etait parfois un peu trop presente a notre gout... Le the est ici encore la boisson par excellence, mais elle se decline en deux version : le the noir ou vert classique, consomme abondamment dans le reste de l'Asie Centrale, et le "shir choy", un the au lait (de vache ou de chevre) fortement sale, dans lequel on rajoute de l'huile figee (a defaut de beurre). Et c'est pas si mauvais que ca...

Dans le Wakhan, ce n'est que le debut du printemps et l'alimentation est encore basee sur les reserves de l'hiver : pommes de terre, farine de ble (pain), viande et produits laitiers produits par la famille a quoi l'on ajoute du riz achete au bazar de khorog, c'est pratiquement tout ce que l'on mange ici. Les fruits et les legumes, qu'il serait trop long et couteux d'importer, ne sortiront pas de terre avant plusieurs semaines encore...

Toutes les maisons dans lesquelles sont sommes entres sont baties selon la meme architecture. La maison pamirie traditionnelle s'organise autour d'une vaste piece centrale dotee de 5 piliers et de parties surelevees bordant les quatre cotes d'une fosse centrale. La cuisine est parfois inseree dans un angle, ou peut se trouver dans une piece attenante. Il y a aussi souvent une autres piece reservee aux invites. La piece centrale comporte peu de fenetres (souvent une seule), afin de s'isoler au mieux des rigueures de l'hiver, et la lumiere provient d'une lucarne inseree au centre du toit plat, ce dernier se composant de 4 carres concentriques representant les 4 elements du zoroastrianisme : la terre, l'air, l'air et le feu. L'ameublement se compose de tapis et de matelas - c'est la piece ou l'on dort, installant chaque soir matelas et couvertures sur le sol - d'une ou deux armoires et bien souvent d'une tele ! Les murs sont decores de photos de la famille - nombreuse, avec souvent plusieurs enfants exiles a Moscou - et de l'Aga Khan.

Tout au long de notre remontee de la vallee de Wakhan, nous alternons marche a pied et auto-stop, profitant au maximum des fabuleux paysages qui nous entourent. Cote afghan, les sommets de l'Hindu Kuch, marquant la frontiere pakistanaise, s'elevent allegrement au-dessus de la barre des 7 000m. Dans le fond de la vallee, de nombreux cours d'eau alimentant la Panj sont autant de sources de vie autour desquelles sont installes de petits villages millenaires ou l'irrigation permet de cultiver les rares terres arables et d'elever quelques vaches, moutons et chevres.

Beaucoup de Wakhangis nous ont parle avec regret de l'epoque sovietique. La vie y etait plus facile, les magasins mieux approvisionnes, les ventres plus remplis. Chacun avait un travail : il y avait des cultivateurs, des eleveurs, des professeurs, des macons... Chacun avait un role precis et un salaire. Aujourd'hui, chacun fait un peu tout ca a la fois pour essayer de survivre. Les magasins sont vides et chaque famille mange ce qu'elle produit. Les conditions de vie se degradent peu a peu, a l'image de la route, construite par les russes... et se degradant peu a peu pour dans un avenir proche, disparaitre totalement...
Langar, a 2800m d'altitude, est le dernier village de la vallee. Nous continuons a pied, avec l'idee de rejoindre la vallee de Chokh Dara en franchissant un col a 4400m d'altitude. Une journee de marche dans des paysages somptueux nous mene a Mitz, ou une batisse une ruines nous permet de nous abriter du vent qui souffle fort cette nuit-la.

Nous devons ensuite bifurquer vers le nord et suivre une valle adjascente, dans laquelle une ancienne piste de 4x4 devrait nous guider vers Chokh Dara... Mais cette piste a pratiquement totalement disparue sous les eboulements et, de plus, traverse a plusieurs reprise un torrent furieux. La premiere traversee s'avere perilleuse et nous prend beaucoup de temps. Nous craignons de ne pas avoir le temps de franchir le col aujourd'hui et voyons le mauvais temps arriver, de lourds nuages noirs s'accrochant aux plus hauts sommets. Qui plus est, nous n'avons pas de carte precise de la zone - nous pensions que la piste de 4x4 serait evidente a suivre - et de la nourriture pour deux jours tout au plus. Nous prenons alors la sage decision de rebrousser chemin...

Apres avoir marche deux bonnes heures en direction de Langar, nous appercevons, en contrebas de la route, une maison - qui semblait la veille abandonnee - grouillant de monde. Nous nous approchons. Autour d'un "shir choy", on nous explique que cette maison est un "yaylagh", une residence d'ete, pres des verts paturages de montagne. Aujourd'hui, plusieurs familles de Langar partageant ce "yaylagh" menent leurs troupeaux ici ; plus d'une centaine de betes au total, qui passeront 4 mois ici, jusqu'a fin septembre, gardees par 2 hommes, 2 femmes et deux enfants, qui resteront ici tout l'ete. Dans certains cas, ce sont les femmes et les enfants qui restent dans le "Yaylagh", tandis que les hommes restent au village pour travailler dans les champs.

Un camion est la pour les ramener a Langar. Nous profitons de l'aubaine et grimpons dans la benne en compagnie de 35 autres personnes pour une tour de grand huit au-dessus des precipices. Le soir, alors que l'orage eclate sur les montagnes de l'Hindu Kuch, nous sommes invites par le chauffeur du camion et goutons une derniere fois a cette merveilleuse hospitalite pamirie.

Commentaires
Bonjour Gael
les photos sont toujours aussi splendides ! ce doit être fort en émotions de mettre ses pas dans ceux de Marco Polo, quel plaisir de lire l'accueil et l'hospitalité que vous recevez, grande leçon peut-être parfois oubliée chez nous occidentaux......
Bonne route à toi et à cette charmante iranienne, la verrons nous en photo?
à bientôt!