Syrie 3 : du 20 au 30 décembre 2009 : Sous l'oeil de Bachar
Par Gael JEANNET le jeudi, décembre 31 2009, 15:22 - Syrie - Lien permanent
20/12 : Amman (JOR) - Syda (SYR) 127 km en 6h16'
21/12 : Syda - Mallah 70 km en 4h35'
22/12 : Mallah - Suweidah City 98 km en 4h19'
23/12 : Suweidah City - biv. avt Dmeir 101 km en 5h02'
24/12 : biv. avt Dmeir - Palmyra 65 km en 3h24' (+ 160 km en camping car !)
25/12 : Palmyra - Chateau sur l'Euphrate en camping-car !!
26/12 : Chateau sur l'Euphrate - biv. ap. Deir Ezzor 82 km en 4h11'
27/12 : biv. ap. Deir Ezzor - biv. avt Ash Sadaadah 87 km en 4h24'
28/12 : biv. avt Ash Sadaadah - biv. avt Al Hasakah 74 km en 4h20'
29/12 : biv. avt Al Hasakah - maison avt Al Qamishli 89 km en 4h40'
30/12 : maison avt Al Qamishli (SYR) - biv avt Mardin (TR) 92 km en 5h09'

Il est partout. Omniprésent, omnipotent, omniscient. Peint, dessiné, photographié, sculpté, gravé. A l'entrée des villages, dans les restaurants, les salons de thé ou les épiceries, sur les enseignes des magasins et des mécaniciens, sur les vitres des voitures et les places des villages, sur les frontons des écoles et dans les salles de classe. Il est la. Ou que l'on soit il est la. Tantot seul, tantot avec son papa, tantot souriant, tantot le regard menaçant, en tenue de militaire ou d'homme d'affaires, un fusil d'assaut ou sa femme a la main, il trone sur son pays. Chacun de ses sujets se doit de l'aimer. Non, ce n'est pas un roi, c'est pire que cela... A son service, un nombre incalculable d'hommes en arme (et parfois sans arme) sillone le pays avec pour mission de faire regner l'ordre. Chacun doit se sentir étroitement surveillé, c'est la la clé de la sécurité... Je me retrouve alors moi aussi sous l'oeil de Bachar...

Alors qu'en Turquie lorsque je demandais mon chemin, on s'empressait de m'inviter a boire un thé, qu'en Jordanie les policiers préféraient me prendre en photo aux checkpoints plutot que de me demander mon passeport, ici, en Syrie, lorsque je m'arrete dans un village pour demander mon chemin, bien souvent, un motard arrive et me demande mon passeport, se le mets dans la poche et me dit de le suivre jusqu'au commissariat. Parfois la plaisanterie dure 5 minutes, d'autres fois pres d'une heure ! On m'explique que c'est pour ma sécurité... Et une fois mon identité vérifiée, on me dit avec un grand sourire - un sourire du meme genre que celui qui trone, encardé au-dessus du bureau - "Welcome to Syria" et on se met a me proposer du thé et des biscuits alors que quelques minutes plus tot l'accueil était plutot glacial. Quelquesfois on vérifie que je n'aies pas rendu visite a l'ennemi, en prenant garde toutefois de ne jamais prononcer son nom : " Es-tu allé en Palestine ? " (Ce qui ımplıque d'entrer sur le territoire israélien). Israel est un mot tabou ici et meme les backpakers qui s'y rendent parlent entre-eux de "Dısneyland" ! Drole de parc d'attraction...

Je suis entré en Syrie il y a deux jours et j'ai déja subit plusieurs controles. Mais aujourd'hui, s'en est trop. Je n'ai pas fait 500 metres depuis le commnissariat (ou j'ai passé une heure) qu'un mec a l'air louche, juché sur une vieille moto, un mégot au coın du bec, me klaxonne et se met a me suivre. Je le salue et continue ma route. L'homme me double et s'arrete. Je lui passe devant sans meme le regarder. Il me crie quelques mots que je ne comprends pas, visiblement énervé, redémarre, me redouble et s'arrete a nouveau, cette fois de maniere a me bloquer le passage. Je m'arrete.
- Ou vas-tu, me demande-t-il en arabe ?
- Mallah.
Il me pose d'autres questions que je ne comprends pas. Je lui dis que je suis français, touriste, et que je vais a Mallah.
- Passport, me répond-il.
- Pourquoi ?
- Police.
Et il me fait signe de le suivre au commissariat.
- Non ! J'en viens du commissariat. J'y ai passé une heure, je vais pas y retourner ! Je vais a Mallah, lui dis-je d'un ton décidé en remontant sur mon vélo. Mais il me bloque le passage. Il ne comprends pas un mot d'anglais le bougre. J'essaye de lui explıquer en arabe, mais il ne semble pas mieux comprendre... Je commence a m'énerver. Lui aussi. Je lui dit d'appeler le commissariat pour vérifier. Il semble comprendre et sort son téléphone, échange quelques mots... puis s'en va sans me dire quoi que se soit. Pas une excuse, rien ! Je suis sidéré !

Je repars, cette fois pour de bon. Cette 1ere journée d'hiver avait pourtant bien débuté, sous un beau ciel bleu et avec les montagnes enneigées de l'anti Liban en toile de fond. Mais je suis maintenant passablement énervé. En colere contre ce pays tout entier ou je me sans sous étroite surveillance, une surveillance qui devient méfiance lorsque je m'éloigne des routes touristiques.
Ce soir, pour bivouaquer, je m'éloigne soigneuse de toute route ou habitation, et je peux enfin gouter a un peu de liberté face au soleil couchant, un maté brulant a la main...

Heureusement, la suite de mon parcours sera moins cahotique... quoique... Sur ma carte, une belle route coupe a travers le désert dans le sud-est du pays, pour rejoindre la région de Palmyre et constitue un raccourcis de plus de 100 km par rapport a la route principale. Je choisis de l'emprunter. Au moins, dans le désert, je devrais etre tranquille !
Premiere surprise, c'est une route nouvellement asphaltée ! Elle descend progressivement vers un incroyable désert de basalte. Des pierres noires d'étendent a l'infini. Spectacle incroyable ! Le vent me pousse. Je suis aux anges.

Mais c'était trop beau. Arrivé a Az Zalaf, le bel asphalte disparait comme par magie et la route se transforme en piste, puis en piste défoncée. Le village que j'attendais ici n'est composée que de ruines... Un camp de nomades est installé sur l'horizon, au milieu des pierres noires. Puis je vois une habitation. Je m'approche. C'est un puits, comme j'en ai vu d'autres sur la route. L'eau souterraine est captée ici pour abreuver une partie de la Syrie. Des ouvriers sont en train de le réparer. Je m'arrete. Il me disent alors que la route s'arrete la ! Au dela, ce n'est qu'une multitude de pistes de pierres qui se perdent dans le désert. Si je continue, au mieux j'arriverai a la frontiere irakienne, au pire je me ferai dévorer par une hyene... Ils me proposent de me ramener a Suweida en camion le soir meme. J'accepte et passe l'apres-midi avec eux, a boire du thé et du maté !
Me revoici donc sur la route principale. Je remonte plein nord et décide d'éviter Damas - que j'ai déja visitée il y a un mois - et d'emprunter un petit raccourci qui me mettra sur la route de Palmyre - apres avoir bien vérifié que ca passe pour de bon ! La route est parfaitement plate et bordée de petits villages anımés. Les espaces libres sont cultivés ou occupés par les Bédouins, qui se sédentarisent peu a peu, au plus pres de la capitale. En continuant vers le nord, ces villages sont remplacés par des camps militaires garnis de jeunes soldats qui viennent y accomplir leur service - un service duquel les juifs sont exemptés...

Je traverse la poussiereuse Dmeir, y fais le plein de victuailles et m'enfonce a nouveau dans le désert, un désert de pierres et de sable qui se perd dans les brumes. Je m'apprete a passer un Noel en solitaire au coeur du désert... Mais voıla, l'imprévu va encore frapper a la porte !
Alors que je suis perdu dans mes pensées, pédalant sur une ligne droite infinie, un camping-car me double. Instinctivement, je jette un oeil a la plaque d'immatriculation. Des Français ! Je leur fais un signe de la main et leve les yeux. Je vois alors écrit sur le haut du véhicule : www.latortueselene.com ! Incroyable ! J'agite alors mon bras dans tous les sens et crie. Le camping-car s'immobilise. J'arrive a sa hauteur et le conducteur ouvre sa vitre :
- Salut.
- Salut ! Vous me reconnaissez ?
- Heu...
- Je suis Gael, on s'est croisé au Pérou il y a deux ans, a Arequipa et on avait feté mon anniversaire ensemble la-bas !
Denis, Nanou et leurs enfants Océane et Timothée, que j'avais donc rencontrés au Pérou, alors que je voyageais avec Yves autour de l'Amérique du Sud, voyagent en famille autour du monde depuis déja 3 ans a bord de leur "tortue". Lors de notre premiere rencontre, il en étaient au tout début de leur périple et nous nous retrouvons ici, en plein coeur du désert syrien, par le plus grand des hasards ! Ah, le monde est petit ! La preuve : on peut en faire le tour a vélo !!!

Je monte dans leur "tortue" et nous roulons jusqu'a Palmyre. Nous fetons donc Noel ensemble, au milieu des ruines romaines de l'oasis de Palmyre, autour d'un merveilleux poulet aux patates - oui, difficile de trouver mieux par ici ! - mais avec quand meme du vin et du Champagne !!!

Nous restons ensemble encore jusqu'au chateau d'Helabiye, sur la rive sud de l'Euphrate. Les Sélénites - c'est comme ça qu'ils s'appellent - filent jusqu'a Alep, tandis que je prends la direction opposée, cap au nord-est, vers la Turquie.

Je descends l'Euphrate sur la rive gauche et je plonge dans l'histoire. Dans cette Mésopotamie qui a vu s'élever les premieres civilisations, la vie rurale le long du fleuve mythique semble n'avoir guere changé depuis des siecles. Dans les cours des maisons d'adobe, les femmes cuisent leur pain dans des fours a bois. Dans les champs les hommes re-confectionnent les canaux d'irrigation. Les enfants, en ce samedi, ne sont pas a l'école et aident leurs parents. Ils gardent les moutons ou ramassent du bois de chauffe. Quel bonheur de pédaler ici !

Je passe dans les faubourgs de Deir Ezzor et quitte le cours de l'Euphrate pour mettre cap plein nord, a nouveau dans le désert. J'installe mon bivouac a l'écart de la route, dans une steppe infinie. Au loin brillent les feux de quelques puits de pétrole. Silence absolu.

Le matin suıvant, je me réveille sous un ciel gris et terne. Le désert n'ne est que plus profond. Je repars a l'azimut a travers la steppe, tirant tout droit, parallelement a la route sur une dizaine de kilometres. Je rejoins ensuite la riviere Nahr Al Khabur, l'un des principaux affluants de l'Euphrate en Syrie. Je remonte son cours plein nord. Le long de cet axe de vie, les maisons de pierre ou d'adobe s'égrainent en un chapelet irrégulier. En irriguant la steppe le long du cours d'eau, les hommes y cultivent le coton ou le blé, ainsi que quelques légumes. Un ruban d'asphalte défoncé se déroule sur cette steppe sablonneuse. Je retrouve ici l'accueil cordial et franc que j'avais trouvé lors de ma premiere entrée en Syrie.

Le filet sérucitaire de Bachar semble se distendre dans ce Far East syrien. Ici, on m'offre le pain que je veux acheter et on me régale de thé et d'aubergines farcies. On me salue et me sourie. Meme les femmes n'hésitent pas a me regarder dans les yeux, a me sourire et quelquefois meme a me parler ! Icı, elles portent des vetements et des voiles colorés. La vie semble ici heureuse, quoique rude et laborieuse...

Ce soir, je m'éloigne de l'asphalte et trace plein est dans la steppe pour installer mon bivouac a une quarantaine de kilometres de la frontiere irakienne. A 16h, le soleil disparait derriere la ligne d'horizon. La nuit et le froid s'installent pour de longues heures...

Le brouillard est tombé durant la nuit. Une nappe épaisse recouvre les steppes de Mésopotamie. Il fait trois degrés... Je me rapproche de l'hiver. je sors ma boussole pour retrouver la route de laquelle je m'étais éloigné de plusieurs kilometres la veille (j'avais pris soin de noter le cap a suivre pour la retrouver). Cap nord-ouest. Les pneus de Yana accrochent le sable humide. J'ai la sensation de ne pas avancer, de faire su sur-place dans ce décor uniforme. Un bruit de moteur me signale pourtant que j'ai avancé dans la bonne direction, maşis je ne vois la route que lorsque je suis a une dizaine de metres d'elle. Un homme vetu d'un long manteau noir lui decsendant jusqu'aux chevilles et la tete emmitouflée dans un cheich rouge me regarde sortir du néant. Je reprends ma route sans mot dire.

Quelques éclats de vois me parviennent de temps a autre. Je tourne alors la tete dans leur direction et aperçois une masse rectangulaire qui se détache dans la grisaille : une habitation...
Ash Shadaadah, 1er village depuis Deir Ezzor. Il y regne une agitation anarchique. Quand je pose pied a terre, une foule de curieux s'empresse de m'entourer et de m'aaillir de questions. Pour acheter du pain, il faut trouver la boulangerie, tache parfois difficile par ici. Ma technique conciste a repérer les gens portant un sac de pain et a repérer d'ou ils viennent. J'arrive alors devant un endroit ou quelques personnent s'agglutinent devant une mınuscule fenetre percée dans un mur gris : la boulangerie ! Je fais la queue. On ne se gene pas pour me bousculer et me passer allegrement devant. Et quand vient mon tour, des bras posent des billets par dessus mon épaule, et le boulanger ne prete absolument pas attention a moi... Il me faut presque lui crier dessus pour qu'il me voie...

Une centaine de kılometres plus au nord, j'arrive a Al Hasakah. A l'entrée de la ville, je reğere le merché et vais y faire un tour. Mais a peine ai-je fais quelques metres que me voıla encerclé par une foule de curieux qui s'entassent autour de moi jusqu'a ce que je ne puisse plus bouger ! On me met dans la main un verre de thé brulant.

Chacun observe ma monture avec étonnement, tatant les pneus et touchant ma carte (que personne ne sait lire mais que tout le monde regarde avec attention). Lorsque je parviens a m'extirper de cette foule, on me tend des pommes et plus loin un gosse me demande si c'est bien moi qui viens de France !

Ambiance du marché d'Al Hasakah : marche_syrie.WAV
En ville, c'est le meme cinéma. Lorsque je m'arrete pour acheter des figues et de l'huile, les gens - ou plutot les hommes car de femmes il n'y a pas - m'observent, plantés a 10 cm tout autour de moi ! Est-ce un avant gout de l'Inde ? En tout cas, je n'aime pas trop ça...

Je reprends la route plein nord. Quelques gouttes s'échapent de la masse nuageuse. Au moment de trouver un lieu de bivouac (chose difficile dans ces plaines de Mésopotamie ou les fermes sont disséminées a ıntervalle régulier et ou aucune végétation ne me permet de m'abriter du vent ou des regards), un homme, me voyant chercher, m'invite chez lui pour la nuit ! C'est étonnant, les deux seules fois ou j'ai été invité en Syrie auront été mes premiere et derniere nuits dans ce pays. Et a chaque fois, c'étaient des Kurdes...

Mercredi 30 décembre, je quitte la Syrie sous une pluie glaciale et je retrouve avec plaisir la Turquie... ou je m'apprete a affronter les rigueures de l'hiver...
Commentaires
Salut Gael,
Rentré en france depuis le 18, je suis attentivement tes aventures (sans toutefois participer au jeu) et je te souhaite une bonne année et bien du courage pour la suite de ton périple.
Pascal
J'ai lu avec attention ton périple ! je suis en admiration!! mais qu'est-ce que j'aurais la trouille !
Bravo pour ton sang froid !