Kayseri - Diyarbakır : du 16 au 27 octobre 2009 : etre misafır en Turquie...
Par Gael JEANNET le mardi, octobre 27 2009, 14:21 - Turquie - Lien permanent
16/10 : Kayseri - Erciyes Kayak Merkezi 28 km en 3h03'
17/10 : Erciyes Kayak Merkezi - Erciyes Dağı - Erciyes Kayak Merkezi 8h de marche
18/10 : Erciyes Kayak Merkezi - biv. ap Küçük Gezbeli Geçidi 95 km en 5h39'
19/10 : biv. ap Küçük Gezbeli Geçidi - Kırkısrak 85 km en 5h17'
20/10 : Kırkısrak - biv ap. Gücük 102 km en 5h31'
21/10 : biv ap. Gücük - Kürecik 35 km en 2h25'
22/10 : Kürecik - Malatya 65 km en 3h33'
23/10 : Malatya - Yangalı 59 km en 4h12'
24/10 : Yangalı - Nemrut Dağı 48 km en 5h00'
25/10 : Nemrut Dağı - biv. ap. Siverek 95 km en 6h15'
26/10 : biv. ap. Siverek - Gülpınar 40 km en 2h20'
27/10 : Gülpınar - Diyarbakır 51 km en 2h38'
Si l'accueil turc était excellent dans l'ouest du pays, il devient, a mesure que je m'enfonce vers l'est, tout a fait exceptionnel. Les verres de çay que l'on m'offrait la-bas se transforment ici en véritables repas et je deviens bien souvent le misafır, l'invité que l'on est heureux et fier d'avoir chez soi.
En quittant Kayseri, je n'ai d'yeux que pour lui. Sa silhouette altiere domine largement tous les environs. Quelques zébrures de neiges coiffent sa cime rocheuse. La route s'éleve droit vers lui avant de bifurquer vers l'est pour atteindre un large col a quelques 2235 metres d'altitude. Un embryon de station de ski se développe ici. Deux télésieges et deux téléskis ont déja balafré les premieres pentes, mais un projet tres ambitieux devrait, d'ici quelques années, défigurer toute la base de la face est de l'Erciyes Dağı...

Je plante ma toute nouvelle tente (achetée a Kayseri) au-dessus d'un hotel en construction et me prépare a l'ascension du lendemain...
Pour feter mon 26eme anniversaire, je m'offre le plus haut sommet d'Anotolie centrale. 3917 metres de bonheur au terme d'une belle ascension sur ce volcan éteint dont les plus beaux atouts ne se dévoilent qu'en approchant la cime. J'ai meme le plaisir d'utiliser mon piolet et mes crampons sur les névés gelés et fortement inclinés des dernieres pentes...

Apres mon ascension de l'Erciyes Dağı, je me dirige vers le sud-est et évolue dans le massif des Monts Taurus. L'étroite route au bitume usé serpente au coeur de montagnes pelées. Dans le fond des vallées, de maigres de cours d'eau permettent a quelques villages de s'installer. Des peupliers aux feuilles d'or se tiennent en rangs serrés, bordant les canaux qui permettent aux villageois de cultiver quelques hectares de terre qu'un tapis de feuilles mortes couvre un peu plus jour apres jour.
Je me plais a choisir les plus petites routes possibles lorsque, chaque soir ou presque, je redéfinis mon itinéraire. Elles me menent souvent dans des petits coins de paradis ou se nichent quelques maisons de pierres. Les panneaux indicateurs se faisant rares, je suis alors obligé de demander mon chemin a un vieil homme juché sur son ane, un paysan secoué par son tracteur toussotant ou une jeune femme balayant devant sa porte. Bien souvent, les explications me sont données autour de quelques verres de çay et je repars chargé de quelques pommes, poires ou d'un peu de pain pour la route.

Dans l'un de ces minuscules villages, un enfant étonné de me voir la me demande si je suis bien un touriste ! Un peu plus loin, dans un autre hameau nommé Kırkısrak, je m'arrete pour prendre de l'eau. Je repars apres qutre verres de thé et avec des poires dans les poches. En sortant du village, je rattrape deux écoliers vetus de leur uniforme bleu marine, rentrant chez eux apres la classe, dans une ferme isolée a un kilometre en dehors du village. Le plus grand s'appelle Rahat et a 14 ans. Le plus jeune s'appelle Yusuf et 8 ans. Rahat m'invite a boire un thé chez lui. J'accepte volontiers. A deux cents metres de chez lui, il hurle a sa mere, fier comme un petit coq : "Maman, prépare le thé, j'ai un invité !".
Le thé se transforme en véritable repas et Rahat me demande si je ne voudrais pas dormir ici plutot que de planter ma tente dans le froid des montagnes ou rodent des ours et des loups...

Rahat vit ici avec ses parents et sa grande soeur. A l'aide de mon dictionnaire de poche que nous nous échangeons a chaque phrase, nous arrivons a parler de beaucoup de choses. Rahat est tres curieux et veut tout savoir. Il me raconte aussi beaucoup de choses sur lui et sa famille. Il a 14 ans et est en huitieme et derniere année de l'école "primaire" . Il ira enseuite au lycée, dans la ville voisine, puis certainement a l'université. Son reve est de devenir pilote d'avion. Si Rahat possede un ordinateur et aime jouer aux jeux vidéos ou écouter de la musique, il apprécie aussi aider ses parents dans les travaux de la ferme : s'occuper des vaches ou travailler dans les champs. Comme tout le village, Rahat et sa famille son kurdes et, le soir venu, ils regardent avec attention les informations télévisées annonçant le retour de chefs du PKK exilés en Irak depuis plusieurs années.
Apres le village de Tanır, ou Mahmud m'invite a partager un petit déjeuner gargantuesque avec sa femme et sa mere, mon second en 30 km, je quitte les montagnes escarpées et rejoins la plaine d'Erdistan, qui se tranforme vers l'est en steppe vallonnée. Désormais, la campagne turque est nue et ne présente au voyageur plus que des champs de terre grise et poussiereuse qui finissent d'etre labourés pour se préparer aux rigueurs de l'hiver. Les dernieres récoltes de patates et de betteraves a sucre sont terminées. Ce soir-la, je plante ma tente au milieu d'une plantation d'abricotiers, les seuls arbres a des kilometres a la ronde. Ils entourent quelques vignes qui semblent etre a l'abandon. Un vieil homme perché sur un ane boitilleux sort de nulle part et vient me voir pour me dire que le raisin est bon et que je peux me servir, avant de s'en retourner pour disparaitre derriere une colline.

Le lendemain, apres 30km et un petit col franchi dans des paysages ondulant sous le soleil, je commençais a me demander se je pouvais pédaler toute la journée sans etre invité une seule fois a boire un çay... La réponse est arrivée juste apres, lorsque deux hommes me font signe de m'arreter et me crient "Gel, gel, gel ! (viens, viens, viens !)". En quelques minutes, je me retrouve avec du pain tout chaud dans une main et un verre de thé dans l'autre, assis sur un petit tabouret en plastique, derriere la tente ou vivent Cihan, son frere Ramazan et leurs parents, Döne et Salih. Ils vivent ici, sur le bord de la route durant les mois d'été et vendent des fruits et du miel. En ce moment, ce sont les pommes et surtout les poires qui remplissent les cagettes.

Döne est en train de cuire du pain : de fines galettes cuites sur une plaque de métal disposées sur un feu de bois. La dexterité avec laquelle elle confectionne ces pains a l'aide d'une simple baguette de bois est impressionnante... et le résultat est tout simplement succullent, surtout lorsqu'il est badigeonné de beurre ou fourré d'une préparation d'épinards et d'oignons.
Apres quelques minutes, Cihan me dit : "Ce soir, tu ne vas pas aller jusqu'a Malatya, c'est tres loin. Tu vas te reposer et dormir ici. Et demain tu seras en pleine forme pour aller a Malatya". Il n'est que 11 heures, mais j'accepte assez facilement !!! Je passe donc la journée avec mes hotes, buvant des litres de çay et m'essayant au backgammon (mais Ramazan et Cihan sont experts en la matiere). Ramazan trouvant mes vetement trop sales (ah bon ??!), m'ordonne de les lui donner. Je m'execute et le voila faisant ma lessive dans un seau en plastique. Je n'en crois pas mes yeux... et ses parents non plus d'ailleurs !!

A chaque nouveau client qui s'arrete, ils présentent fierement leur "misafır" français, ayant déja parcouru 7000 km a vélo et se rendant en Chine...

Pour dormir, je plante ma tente a coté de la leur - car il n'y a pas suffisamment de place pour dormir a 5 dans leur petit abri, Ramazan dormant meme dans la voiture - et mes hotes sont épatés de découvrir mon équipement.
Le lendemain matin, a l'heure de reprendre la route, Cihan, Ramazan, Siyah et Döne me serrent tour a tour fort dans leurs bras et me font des signes d'au revoir jusqu'a ce que le premier virage ne les cache a ma vue. J'en ai presque les larmes aux yeux de les quitter tant l'accueil qu'ils m'ont réservé a été exceptionnel.
A Malatya, importante ville étudiante du sud-est de la Turquie, c'est tout logiquement que je me fais inviter par deux jeunes étudiants en médecine pour passer la nuit dans leur appartement et partager avec eux un bon plat de pasta estudiantin !!!
Apres tout ce temps passé en tant qu'invité, je ressens le besoin de m'évader un peu, de retrouver le calme de la nature et l'air pur des montagnes. Ces invitations sont toujours des moments tres agréables et enrichissants. Mais elles n'ont rien de tres reposant ! En général, on commence par m'abreuver largement de thé (car je dois avoir terriblement soif), puis on s'acharne a me gaver de pleine de bonnes choses jusqu'a ce que je ne puisse plus rien avaler (car un cycliste a besoin d'énergie, tout le monde sait cela). Et ensuite, on veut me montrer tout un tas de choses, me présenter au voisin, a un ami ou un membre de la famille, si bien que je n'ai pas une seconde pour me reposer...

En quittant Malatya, j'emprunte donc une petite route qui part vers le sud, en direction du Nemrut Dağı. La pluie est de la partie aujourd'hui. Une pluie glaciale qui m'accompagne jusqu'a un col a pres de 2000 metres d'altitude. Je retrouve le soleil sur l'autre versant et descend le plus bas possible pour retrouver un peu de chaleur pour bivouaquer dans un pré isolé.

Le lendemain, la route me mene, a travers des vallées encaissées et des pentes abruptes, jusqu'au sommet du Nemrut Dağı. Sur cette montagne calcaire, il y a plus de 2000 ans, un roi un peu mégalomane (c'est pourtant plutot rare chez les dirigents de nos jours...), Antiochos 1er Epiphane, fit aménager deux plates-formes dans la roche pour y disposer des statues monumentales de lui et des dieux, sa "famille" ! Entre ces deux plates-formes, il fit élever un sommet artificiel de blocs de calcaire concassé de plus de 50 metres de haut. Sa tombe, ainsi que celles de ses femmes se trouverait sous cet énorme tumulus !

Le site est chargé d'un atmosphere magique, surtout au couhcer ou au lever du soleil, lorsque les premiers rayons viennent illuminer les "gardiens de la tombe".

Je quitte ensuite les montagnes pour gagner les rives du lac Atatürk, qui n'est autre qu'un barrage sur le cours de l'Euphrate. Un bac me permet de leur traverser et d'entrer donc en Mésopotamie, entre le Tigre et l'Euphrate. Icı, comme tout le monde me le dit bien, je ne suis plus en Turquie, mais dans le Kurdistan.
Dans l'ouest du pays, quand j'annonçais mon intention de me rendre a Diyarbakır ou Van, on me mettait souvent en garde : "Attention, la bas, c'est différent. C'est dangereux. Il y a le PKK !". Les Kurdes sont parfois considérés comme le peuple sans état le plus nombreux au monde. Le peuple kurde est ainsi installé sur 4 états : la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie et compterait pres de 30 millions d'individus. L'Etat turc a longtemps nié son existence, parlant de "Turcs des montagnes". L'existence du peuple kurde et de sa culture ne sont toujours pas reconnues par la Constitution turque et l'enseignement des langues kurdes est toujours interdit a l'école. Dans les villages, j'entend pourtant beaucoup parler cette langue aux sonorités arabes. Le grand pere de Rahat, a Kırkısrak, par exemple, ne parlait pas turc et Rahat se chargeait de faire la traduction en kurde.
Sur la route de Diyarbakır, je me fais a nouveau iniviter pour prendre un petit déjeuner par Burak... un petit déjeuner qui se transformera en 24 heures passées avec cette famille de paysans dans le minuscule village de Gülpınar aux maisons de basalte.

Burak a 27 ans et s'est marié il y a tout juste un mois avec une femme qu'il ne me présentera pas... Il vit dans une grande maison qu'il partage avec deux de ses soeurs et leurs maris. Ici, hommes et femmes sont clairement séparés, meme si toutes les femmes ne portent pas le foulard. A l'heure du repas, préparé par les femmes, Burak, Mehmet, Selim et moi mangeons dans le salon, tandis que les femmes sont en cuisine et se chargent de nous apporter tout ce dont nous avons besoin. Elles mangeront certainement plus tard... en tout cas je ne les verrai pas ! Je reste donc avec les hommes et les accompagne au champ que l'on laboure aujourd'hui. La terre de ce plateau basaltique est chargée de lourdes pierres noires. On y cultive des melons ou des pasteques en été. Nous allons ensuite regrouper le troupeau de vache : une centaine de tetes appartenant a tout le village, soit une quinzaine par homme. Nous les conduisons jusqu'au village ou elles passeront la nuit. Ici l'on vit au rythme du soleil et a 17h, lorsque la nuit est tombée, nous nous installons pour le diner : une poule tuée plus tot par Mehmet accompagnée de riz, de tomates et de poivrons grillés. A 20h, tout le monde est couché et le lendemain, des les premieres lueurs de l'aube, avant 5h, toute la famille s'éveille...

Je reprends ma route et boucle les derniers kilometres qui me séparent de Diyarbakır, la "capitale" du Kurdistan turc. Peu avant d'entrer en ville, le roulement de mon pédalier lache et le pédalier se bloque. Impossible de tourner les pédales ! Je trouve tant bien que mal un mécano pour réparer ça... J'espere que ca tiendra...