16/06 : Khorog - hameau 53 km en 3h52'
17/06 : Hameau - Jelandy 79 km en 5h24'
18/06 : Jelandy - YeshilKul 98 km en 7h16'
19/06 : YeshilKul - Khargush 77 km en 6h50'
20/06 : Khargush - Vrang 94 km en 7h11'
21/06 : Vrang - Ishkashim 95 km en 6h06'
22/06 : Ishkashim - Khorog 98 km en 5h42'
23/06 : Khorog - Dushanbe en jeep

Mon voyage prend une tournure particulière ces derniers temps, une tournure imprévue, dictée par les contraintes administratives et les événements politiques.
N'ayant pas pu obtenir de visa chinois ici, a Dushanbe, j'avais décidé de me rendre au Kirghizistan, d'y passer un mois ou deux et, éventuellement, d'y faire une nouvelle demande de visa chinois, via une agence, a Bishkek. Mais voilà que moins de quinze jours avant mon entrée prévue au Kirghizistan, des affrontements violents ont débutés dans le sud-ouest du pays, dans la région de Osh et Jalal Abad, deux villes que traverse la seule route menant du Tadjikistan a Bishkek. Ouzbeks et Kirghizes, qui vivent depuis des décennies ensemble dans cette région, se mettent soudainement à s'entretuer. Le pays est aux portes de la guerre civile. La porte kirghize vient de se refermer brutalement devant moi.
Mon visa tadjik se terminant le 27 juin et n'ayant aucun visa pour les pays voisins, je n'ai d'autre choix que de rebrousser chemin et de quitter le pays en avion. Mais avant cela, je m'offre une dernière semaine de vélo dans les montagnes du Pamir...

En cherchant une jeep pouvant me ramener à Khorog, j’aperçois, sur le toit d’un 4x4, un enchevêtrement de vélos et de sacoches multicolores ne laissant pas de doute sur la nature de leurs propriétaires. Je m’approche. Les trois cyclistes sont en train de discuter le prix du voyage avec leur chauffeur tout en cherchant un ou deux passagers supplémentaires. J’arrive juste au bon moment !
Le temps de faire le plein, de déposer la femme du chauffeur et son bébé, de serrer les paluches de tous les potes du voisinage, de trouver une dernière passagère et de nous soumettre à une demi-douzaine de contrôles de police et nous voilà en route !
Les 24 heures d’un chemin chaotique me permettent de faire plus ample connaissance avec mes compagnons de voyage. Il y a d’abord Julia, une blondinette d’outre-rhin âgée de tout juste 23 ans, partie de Berlin il y a moins de trois mois. A Samarqand, elle s’est séparée de son ami allemand pour suivre les roues de deux Vosgiens : Ben et Nicou. Ces derniers sont le genre de mecs avec qui on ne s’ennuie pas ! Deux joyeux lurons qui se sont donnés huit mois pour rejoindre la Mongolie. Et s’ils se trouvent avec moi dans cette jeep, c’est que, comme moi, ils ont été « refroidis » par les évènements kirghizes et ont changés leurs plans à la dernière minute. Plus question de traverser le Kirghizistan à l’heure actuelle, mais le Pamir étant une priorité de leur voyage, ils ont choisi le compromis de venir faire une petite boucle sur ce « toit du monde » - comme l’appellent les Tadjikes – quitte à faire un aller en jeep pour parcourir le chemin du retour à vélo.
Nous arrivons à Khorog de bon matin, après une nuit bien secouée où nous n’avons pu fermer l’œil qu’entre deux nids de poule… Nous n’avons cependant pas le temps de flâner – ah, ces fichus visas ! – et nous nous mettons rapidement en route, tous les quatre, pour une boucle d’une semaine, de la Pamir Highway à la vallée du Wakhan.

Une lente et longue ascension nous attend. Trois jours nous seront nécessaires pour franchir le col de Koitezek. Trois jours assez difficiles pour moi, qui ai du mal à suivre le rythme de mes trois nouveaux compagnons, plus légers et plus affûtés que moi après plus d’un mois sans vélo ! Trois jours où nous suivons la rivière Gunt, un torrent capricieux qui se faufile bruyamment dans les méandres d’une vallée cernée par des sommets grandioses. Trois jours qui nous permettent de quitter en douceur les vallées verdoyantes et douces pour entrer dans un univers aride et inhospitalier. Trois jours pour profiter encore et encore de l’accueil pamiri qui, ici comme ailleurs, ne se dément pas. Trois jours enfin pour nous acclimater et permettre à nos corps d’emmagasiner quelques globules, étape essentielle pour nous préparer à goûter sereinement et à nous enivrer avec délice de ce parfum délicieux, « le parfum des hauteurs »…
Col de Koitezek, 4272 mètres d’altitude. La porte des étoiles. Une neige immaculée recouvre encore les paysages qu’un vent glacial se charge de garder purs. Dans les derniers kilomètres de l’ascension, les montagnes se sont arrondies, les reliefs se sont adoucis. Nos souffles se sont faits de plus en plus courts. Nous avons eu la sensation d’entrer avec douceur dans un autre monde : le monde de l’altitude, celui du soleil d’or et de l’air pur, celui du vent glacial et des espaces infinis, celui de la lumière aveuglante et des ciels étoilés...

Le soleil brûlant peine à réchauffer l’air ambiant. Nous nous lançons avec délice dans une descente qui n’en est pourtant pas vraiment une. Nous roulons désormais sur le « Bam-i dunya », le toit du monde…
Quelques paquets de nuages noirs laissent échapper, par intermittence, de fins flocons de neige. La gifle solaire qui s’ensuit n’en est que plus piquante. Mais tout cela ne semble pas perturber les allées et venues virevoltantes des nombreuses marmottes, déjà bien grassouillettes, qui nous observent passer du coin de l’œil. Les montagnes effilées et les prairies gorgées de chlorophylle de la vallée de Gunt sont désormais bien loin derrière nous. Ici, la rondeur des reliefs et la douceur des courbes contraste avec la rudesse du climat. Rares sont les plantes qui parviennent à subsister dans cet environnement aride où l’oxygène se fait rare et où les températures nocturnes descendent largement sous zéro la quasi-totalité de l’année.

La M41, la Pamir Highway – qui n’a, cela va sans dire, de « highway » que le nom –, nous mène jusqu'à Alichur, un village perdu sur cet immense plateau dénudé. Nous y croisons quelques bergers, de retour au bercail après une rude journée dans les vents glacés du Pamir. Mais notre journée à nous est loin d’être terminée… Il est déjà plus de 17h quand nous quittons la M41 pour nous engager sur une étroite piste de terre et de cailloux filant plein ouest, en direction du lac Yeshilkul. Le souffle d’Eole, qui jusque là nous donnait des ailes, vient maintenant nous clouer au sol et nous assèche de nos dernières forces en un rien de temps. Nous voulons avancer jusqu’au « geyser » indiqué sur nos cartes. Mais plus nous avançons, plus cet objectif semble s’éloigner de nous…
J’ai de plus en plus de mal à suivre le rythme de mes compagnons de route. Je les laisse filer. Je les ai presque perdus de vue quand, derrière une courbe du terrain, surgissent soudain deux garçons, courant dans ma direction, une roue de bicyclette à la main ! Ils sont allés faire réparer la roue de leur vélo au village et rentrent maintenant chez eux. Ils habitent dans un « gheshlagh » isolé, à quelques dizaines de minutes de marche d’ici. Et comme je ne vais guère plus vite à vélo qu’eux à pied, ils m’accompagnent. Nous ne tardons pas à retrouver Nicou, Ben et Julia, qui m’attendaient un peu plus loin. Ensemble, nous poursuivons donc jusqu’au « gheshlagh ».

Nous y sommes accueillis avec toute la chaleur dont nous avions besoin. Nous sommes ici dans un village kirghize – environ la moitié des habitants du plateau du Pamir sont kirghizes. Seuls les deux fils les plus âgés de la famille baragouinent le tadjik – car ils sont allés à l’école. Cela nous permet de communiquer un minimum.
La maison est très rudimentaire et sensiblement différente des maisons pamiries que j’ai pu voir auparavant. Pas de piliers ni de fosse centrale dans la pièce principale. Pas d’ouverture dans le toit non plus. Le sol est recouvert de tapis et la minuscule pièce à l’entrée de la maison fait office de cuisine. C’est d’ailleurs ici que nos hotes s’entasseront pour dormir cette nuit, réservant la pièce principale pour leurs invités… L’électricité – qui ne sert qu’à l’éclairage – est fournie par un petit panneau solaire disposé sur le toit. L’eau, il faut aller la chercher dans une petite rivière qui passe tout près. On la stocke ensuite dans de grand sceaux à l’entrée de la maison. Derrière cette dernière, une yourte est installée – nous n’aurons malheureusement pas l’occasion de la visiter. Et à chaque extrémité du hameau, une tête de yak décapité accueille les visiteurs…

Leur seule richesse et principale source de nourriture, c’est leur bétail. Une cinquantaine de chèvres et de moutons ainsi qu’une trentaine de yaks se partagent entre les deux familles qui vivent ici. Le bois est inexistant sur ces plateaux d’altitude et la cuisine se fait à la bouse de yak séchée. C’est aussi le seul – et maigre – moyen de chauffage… Soir comme matin, notre repas sera le même : « shir choy » (thé salé au lait de yak) accompagné de petits pains frais faits sur place et de yaourt au lait de yak sucré, suivi de thé noir. Un délice… même si je ne me verrais pas manger ça tous les jours de l’année…

Au petit matin, nous sortons et avons la surprise de découvrir deux nouveaux-nés : deux petits yaks tenant à peine sur leur pattes sont venus au monde dans la nuit…
Le chemin de terre et de sable nous mène ensuite de lac en lac, dans des paysages me rappelant parfois ceux de l’Altiplano bolivien, jusqu’au pied du col de Khargush, porte d’entrée de la vallée du Wakhan.

4344 mètres d’altitude. Voici le point culminant de mon voyage jusqu'à présent. Une longue descente s’ensuit, dotée de points de vue fantastiques sur les sommets du massif du Wakhan et de l’Hindou Kusch. Les bergers et leurs troupeaux ont désormais pris possession des lieux. Les « yaylagh » grouillent de vie. Trois mois de bonheur en perspective pour les bêtes qui se délectent des quelques brins d’herbe qu’elles arrivent à dénicher dans la caillasse…

Nous retrouvons ensuite la vallée du Wakhan, que j’avais parcourue quelques semaines plus tôt, à pied, en compagnie de Farnaz. L’accueil y est toujours le même, les paysages aussi… La seule différence notable réside dans les villages, qui sont comme qui dirait en train de se refaire une petite beauté… Nous sommes en effet à quelques jours de la fête de l’Unité et de l’Entente Nationale. Un jour chômé qui, cette année, revêt une importance toute particulière pour cette région du pays car le Président Rakhmon ainsi que l’Aga Khan y sont attendus… Chacun s’affaire donc à donner à son village l’aspect le plus clinquant possible : on repeint les murs ici, on termine la construction d’un nouveau bâtiment là, on fixe des posters a l’effigie du Président, on bouche les trous sur la route et on y passe la niveleuse – ça c’est plutôt une bonne chose pour nous ! Les enfants des écoles répètent leur défilé, une fleur a la main, sous le regard attendri de leurs parents.
Nous retrouvons Khorog une semaine tout juste après notre départ. Il est l’heure pour moi de quitter mes nouveaux amis. Ils retournent à Dushanbe à bicyclette par la route que j’ai déjà parcourue, dans l’autre sens, il y a un mois et demi. Quant à moi, je dois refaire une dernière fois ce même trajet en jeep – mon visa tadjike se termine dans seulement trois jours.
Je quitte donc les montagnes après avoir seulement goûté quelques bribes de leur parfum. L’est du Pamir restera inconnu pour moi, tout comme les montagnes kirghizes. Je m’en vais retrouver les plaines, à contrecoeur.
De retour à Dushanbe, je me replonge dans le monde détestable de l’administration. J’ai deux jours pour obtenir un visa iranien. Je fais la navette entre l’ambassade et une agence de voyage iranienne qui gère mon dossier – qui semble n’avoir guère avance depuis une semaine… Mais après un interrogatoire plutôt tendu dans le bureau du consul, l’ambiance se détend. On m’offre un thé et me dit de patienter. Deux heures plus tard, j’ai mon visa en poche ! Inespéré !
Je m’apprête donc à quitter l’Asie Centrale avec un sentiment d’inachevé. Le Kirghizistan, tout comme le Xinjiang, resteront pour moi des rêves inaccessibles. L’Asie Centrale m’a usé. Je suis fatigué de toutes ces contraintes administratives. Je n’en peux plus de passer mon temps à courir les bureaux pour me faire renvoyer paître une fois sur deux. Je n’en peux plus de ces contrôles de police incessants et parfois malhonnêtes. Tout cela a quelque peu gâché mon voyage dans cette région du monde. Je m’attendais à autre chose. J’étais venu y chercher les grands espaces des steppes et l’air pur des montagnes. Je reste un peu sur ma faim… même si j’ai quand même passé d’excellents moments ici aussi. Je retiendrai surtout l’exceptionnel accueil que j’ai reçu ici, au Tadjikistan, et plus particulièrement dans le Pamir, tout comme les fabuleux paysages de montagnes tout au long de ma traversée du pays.

L’Iran sera donc ma prochaine destination. Je pense y passer l’été – bien au chaud – avec pour objectif d’apprendre la langue farsi, mais aussi de prendre le temps de réfléchir à la suite de mon voyage…






















































































































































